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Voici l'histoire de Jean Laborde, trouvée en restaurant la cheminée d'une petite maison de Dax ( dans le quartier du Sablar pour ceux qui connaissent ). Dans une boite de cigares se trouvaient ces quelques pages dactylographiées ainsi que quelques photos et d'étonnant petits instruments de musique. Je vous livre ici les scans de ces quelques pages au charme suranné ainsi que la reproduction du texte et je vous laisse réfléchir à cet homme qui cacha cette petite boite il y a plus de quarante ans comme d'autres jettent une bouteille à la mer ...
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---------------------Reproduction du texte original---------------------
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Je vais vous raconter, comment moi, Jean Laborde, je suis parti de Dax un beau matin de janvier 1963 et comment j’ai parcouru plus de 10000 kilomètres à la recherche de mon ami Pierre.
Par où commencer, par Pierre peut être. Pierre est mon meilleur ami, je le connais depuis la petite école, nous avons grandi ensemble, au milieu des pins, toujours par les chemins, animés du même amour de la nature. Nous avons parcouru la forêt, construit des cabanes et surtout observé les oiseaux. Cet amour des oiseaux nous porte toujours aujourd’hui : je suis garde chasse et Pierre est un ornithologue mondialement connu, il parcourt le monde pour observer les espèces d’oiseaux les plus rares. Nous nous retrouvons tous les ans à l’automne à l’occasion des grandes migrations, dans notre cabane d’observation des marais entourant l’étang Blanc du côté de Soustons, pour compter les grues, les butors, les colverts.
Je me préparais à partir pour l’étang blanc quand on frappa à la porte.
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-Bonjour monsieur je suis un coursier des Postes Télécommunications, je vous apporte un télégramme urgent. Veuillez signer ici.
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Un télégramme … pour moi … qui pouvait m’envoyer un télégramme ?
C’était Pierre pour me prévenir qu’il serait certainement en retard pour le comptage des oiseaux migrateurs. Le télégramme avait été écrit à "Phnom Penh capitale du Royaume du Cambodge". Je regardais dans mon atlas : le Royaume du Cambodge est une partie de l’Indochine française indépendante depuis 1953 … que faisait Pierre en Indochine ?
J’espérais lui demander dans quelques semaines quand il serait revenu pour le grand comptage.
En fait je ne le vis pas du tout, mais je ne m’inquiétais pas, connaissant Pierre il aurait trouvé une nouvelle race d’oiseau et avec un peu de chance je le verrai pour l’été dans sa maison de Capbreton.
Je le revis bien l’été qui suivi … mais pas à Capbreton.
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Au mois de Mai suivant je reçu un nouveau télégramme qui m’étonna franchement :
« Va voir mon Père » Pierre - Royaume du Cambodge. Poste de Phnom Penh.
Je me rendis donc immédiatement à Capbreton où se situait la maison familiale de Pierre. Son Père m’y attendait. Il me remit un petit paquet accompagné d’une lettre.
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-ça à l’air sérieux Jean, fait pour le mieux.
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J’ouvris la lettre, voici ce qui y était écrit :
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Mon cher Jean, j’ai besoin de ton aide pour une affaire de la plus haute importance.
Tu trouveras, dans le paquet ci-joint, un billet sur le paquebot Pasteur en partance de Marseille et à destination de Saïgon, où un guide de confiance t’attendra sur le débarcadère. Il s'appelle Heng Rha, il attend ton arrivée. Fais très attention tu ne dois parler à personne, les français sont ici assez mal vus depuis la guerre contre les Việt Minh.
Viens sans faillir, j’ai besoin de toi.
Pierre
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Je partis donc par un beau jour de Mai pour le plus long et le plus étonnant voyage qui me fut donné de faire.
Après avoir pris un congé exceptionnel me voila donc en train pour rejoindre Marseille ou le "Pasteur" m'attendait à quai, c'était le plus gros bateau que j'eu vu jusqu'alors.
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Le voyage durât 22 jours soit un de plus que prévu au départ car le Bateau toucha un banc de sable durant la traversée du canal de Suez et qu'il fallut faire escale pour inspecter la coque. Ma cabine était petite mais fort pratique et bien agencée et je profitais de ces longues et chaudes journées de voyage pour lire ou alors me promener sur le pont du Pasteur.
En dehors des repas, les rares distractions me laissaient le temps de penser au mystère qui entourait les lettres de Pierre: quel évènement extraordinaire avait pu le forcer à m'appeler auprès de lui de manière aussi urgente …
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Heng m'attendait à la descente du Paquebot, il me prit en charge ainsi que mes bagages et me fit embarquer dans un sampan à moteur. Nous fîmes plus ample connaissance alors que le bateau s'éloignait du port. La deuxième partie de mon voyage commença donc dans le delta du Mékong que nous parcourûmes d'Est en Ouest jusqu'à trouver l'embouchure du Tonlé Sap. La nature ici était vraiment différente de mes Landes natales et je ressentais jusqu'au fond de mon être l'étrangeté des lieux. Les senteurs qui m'arrivaient de la jungle toute proche m'enivraient de toute une palette que j'aurai bien du mal à décrire. Aux odeurs de ce monde nouveau pour moi, se mêlaient aussi l'odeur acre du limon du fleuve et la saveur iodée venue des embruns de la Mer de Chine.
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Je pressais Heng de questions sur mon ami, mais la barrière de la langue semblait pour le moment un obstacle infranchissable et les quelques mots de français qu'il connaissait nous suffisaient à peine à pourvoir aux nécessités quotidiennes. C'était cependant un compagnon agréable qui se montra d'une discrétion admirable malgré l'exiguïté du sampan. Il semblait n'avoir pas plus de 30 ans mais la physionomie asiatique qui m'était étrangère m'empêchait d'être plus précis. Nous naviguâmes ainsi plus d'une semaine, nous ravitaillant sampan contre sampan de mets étranges pour moi. Heng essayait de m'enseigner quelques rudiments de cambodgien et moi de lui apprendre quelques mots de français, ces efforts linguistiques finissant généralement dans un fou rire partagé. En quatre jours nous laissâmes Phnom Penh derrière nous et l'ambiance changea perceptiblement. Nous ne croisions plus que de rares embarcations et je ressentais ici une plus grande défiance à mon égard, mon allure trop occidentale semblait être un véritable handicap. Les paysages que nous traversions étaient eux aussi différents, plus sauvages, les rizières avaient disparues pour laisser la place aux grands arbres de la jungle. De chaque coté de la rivière se dressait un mur végétal d'où nous parvenaient d'innombrables cris, feulements et stridulations. Plus nous remontions le cours du Tonlé Sap plus ces murs se rapprochaient, jusqu'à nous enserrer, nous écraser.
Puis sans transition, le Grand Lac" une étendue d'eau immense parsemée d'îlots de verdure à perte de vue et surtout des oiseaux par millions: des cigognes, des marabouts, des pélicans, des ibis, des anhingas… sur les arbres, dans le ciel, dans l'eau, j'étais émerveillé, et surtout je comprenais maintenant ce qui avait amené mon ami dans ses contrées reculées. Nous remontâmes sur le Grand Lac vers le Nord durant une journée encore, j'avais l'impression d'avoir été transporté jusqu'au jardin d'Eden, ici plus de guerre, les jonques que nous croisions étaient chargée de poisson ou bien de jonc pour la construction et les visages des nautoniers, contrairement au monde du fleuve, étaient ouverts et souriants, je me sentais le bienvenu.
Nous accostâmes en fin de journée dans un village de pêcheurs caché au milieu des joncs. Un groupe de personne semblait nous attendre, au milieu se tenait Pierre. Je le reconnu bien qu'il porta un Sarong (en fait j'en portais un aussi par commodité : un sarong sèche plus vite qu'un pantalon et une chemise) . A ses cotés se tenait la plus délicieuse jeune fille que je n'ai jamais vue.
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A peine à terre je fus entouré de toutes parts par des hommes, des enfants, des femmes qui me souhaitaient la bienvenue.
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-Jean, te voilà enfin …
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Pierre me pris dans ses bras et me regarda longuement avant de me présenter à la jeune fille qui l'accompagnait :
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- je te présente Phaneth ma femme.
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La suite de la soirée fut un tourbillon coloré, la nuit la plus longue de ma vie je crois bien. Nous nous dirigeâmes, Jean, Phaneth, la petite troupe et moi vers une petite maison sur pilotis située un peu à l'écart du village. C'était la maison du jeune couple. Devant la maison était allumé un feu où rôtissait un cochon qui exhalait un parfum appétissant à souhait pour un homme qui venait de passer une semaine sur un sampan à manger du poisson et du riz.
La fête se poursuivie tard dans la nuit, la mousson était passée et le ciel resplendissait d'étoiles. Jean vint s'asseoir près de moi, nous n'avions pas eu beaucoup de temps pour parler jusque là .
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- je t'ai fait venir jusqu'ici pour que tu racontes tout ceci à mon Père, le pays, les oiseaux, les gens, ma femme. Il comprendra pourquoi je reste ici.
-Tu ne comptes pas rentrer un jour ? Hasardais-je.
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-Non j'ai trouvé mon Paradis et je ne laisserai pas filer ma chance. Je pense que je n'aurai pas d'autre occasion de vivre ma vie comme je l'entends. Si je rentre au pays je serai malheureux et Phaneth encore plus.
-Je pense que ton Père comprendra, je lui dirai ce que j'ai vu et que tu es heureux comme ça, il comprendra.
-Merci Jean.
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Il me serra longuement dans ses bras.
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-tu devras faire le comptage de l'étang blanc sans moi à présent.
Mais je ne t'ai pas fait venir que pour cela, viens tu vas voir quelque chose que peux d'occidentaux ont vu.
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Nous nous rapprochâmes du feu et au bout de quelques instants un grand silence se fit. Puis de l'obscurité nous entourant s'éleva une mélopée étrange, un bourdonnement rauque, rythmé par un son métallique qui me rappelait des maracas. Les musiciens entrèrent dans le cercle de lumière, ils étaient une dizaine, habillés de soies aux broderies chamarrées. La musique était étrange et hypnotique, les joueurs étaient immobiles. Entre leurs mains des instruments qui m'étaient inconnus pour la plupart. Des guimbardes de bambou, de cuivre, des grelots. Ils tiraient de ces instruments une musique magnifique et envoûtante. Des ombres dansaient aux limites de la zone éclairée par les flammes. Je les fixais depuis un moment, transporté par le rythme syncopé de la mélodie, quand je compris soudain.
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-Des oiseaux …
-Oui, me répondit Pierre, ce sont les oiseaux du lac qui viennent écouter la musique des Dan-moi, regardes bien au delà de la lumière il y en a des centaines.
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Je regardais au delà du cercle éclairé et petit à petit, à mesure que mes yeux s'habituaient à la pénombre, je découvrais d'innombrables spectateurs à plumes. Le spectacle était étonnant, incroyable à vrai dire, je doute même de la réalité de ce souvenir alors que je tape ces lignes sur mon "Olympia Traveller" qui me sert d'habitude à écrire mes rapports de comptage. Pourtant j'ai sous les yeux une preuve indiscutable de la réalité de ce que j'ai vu : Rangés dans leur boite en bois, les instruments qui servirent cette nuit là et dont Pierre me fit cadeaux juste avant que je reparte dans les Landes après la semaine merveilleuse que je venais de passer au bord du grand lac en sa compagnie et celle de sa femme : la douce Phaneth.
Non je n'ai pas rêvé les musiciens qui parlent aux oiseaux existent bien.
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Je regarde par la fenêtre de mon bureau et je repense à mon voyage retour et l'impression d'infini tristesse qui m'habitait alors. J'avais vu le paradis et je le quittais pour rentrer auprès des miens, porteur d'un message d'adieu d'un fils à son père.
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Le père de Pierre se montra très ému d'apprendre que son fils s'était marié. Je passais un jour entier à lui expliquer mon voyage et le pays dans lequel habitait son fils. J'étais porteur aussi de cadeaux confectionnés par Phaneth pour le vieil homme ainsi que de quelques photos que j'avais pu prendre du village et de Phaneth avec ma Retinette.
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Voilà bientôt deux ans que je n'ai plus de nouvelles de Pierre, Là -bas la guerre fait rage. J'espère tous les jours un télégramme du Royaume du Cambodge … mais rien ne vient. Je pense à vous Pierre, Phaneth, Heng et tous les autres, votre paradis est-il toujours vierge de sang et de larmes? Je l'espère.
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Dax, le 6 Janvier 1966.
Je vais vous raconter, comment moi, Jean Laborde, je suis parti de Dax un beau matin de janvier 1963 et comment j’ai parcouru plus de 10000 kilomètres à la recherche de mon ami Pierre.
Par où commencer, par Pierre peut être. Pierre est mon meilleur ami, je le connais depuis la petite école, nous avons grandi ensemble, au milieu des pins, toujours par les chemins, animés du même amour de la nature. Nous avons parcouru la forêt, construit des cabanes et surtout observé les oiseaux. Cet amour des oiseaux nous porte toujours aujourd’hui : je suis garde chasse et Pierre est un ornithologue mondialement connu, il parcourt le monde pour observer les espèces d’oiseaux les plus rares. Nous nous retrouvons tous les ans à l’automne à l’occasion des grandes migrations, dans notre cabane d’observation des marais entourant l’étang Blanc du côté de Soustons, pour compter les grues, les butors, les colverts.
Je me préparais à partir pour l’étang blanc quand on frappa à la porte.
-Bonjour monsieur je suis un coursier des Postes Télécommunications, je vous apporte un télégramme urgent. Veuillez signer ici.
Un télégramme … pour moi … qui pouvait m’envoyer un télégramme ?
C’était Pierre pour me prévenir qu’il serait certainement en retard pour le comptage des oiseaux migrateurs. Le télégramme avait été écrit à "Phnom Penh capitale du Royaume du Cambodge". Je regardais dans mon atlas : le Royaume du Cambodge est une partie de l’Indochine française indépendante depuis 1953 … que faisait Pierre en Indochine ?
J’espérais lui demander dans quelques semaines quand il serait revenu pour le grand comptage.
En fait je ne le vis pas du tout, mais je ne m’inquiétais pas, connaissant Pierre il aurait trouvé une nouvelle race d’oiseau et avec un peu de chance je le verrai pour l’été dans sa maison de Capbreton.
Je le revis bien l’été qui suivi … mais pas à Capbreton.
Au mois de Mai suivant je reçu un nouveau télégramme qui m’étonna franchement :
« Va voir mon Père » Pierre - Royaume du Cambodge. Poste de Phnom Penh.
Je me rendis donc immédiatement à Capbreton où se situait la maison familiale de Pierre. Son Père m’y attendait. Il me remit un petit paquet accompagné d’une lettre.
-ça à l’air sérieux Jean, fait pour le mieux.
J’ouvris la lettre, voici ce qui y était écrit :
Mon cher Jean, j’ai besoin de ton aide pour une affaire de la plus haute importance.
Tu trouveras, dans le paquet ci-joint, un billet sur le paquebot Pasteur en partance de Marseille et à destination de Saïgon, où un guide de confiance t’attendra sur le débarcadère. Il s'appelle Heng Rha, il attend ton arrivée. Fais très attention tu ne dois parler à personne, les français sont ici assez mal vus depuis la guerre contre les Việt Minh.
Viens sans faillir, j’ai besoin de toi.
Pierre
Je partis donc par un beau jour de Mai pour le plus long et le plus étonnant voyage qui me fut donné de faire.
Après avoir pris un congé exceptionnel me voila donc en train pour rejoindre Marseille ou le "Pasteur" m'attendait à quai, c'était le plus gros bateau que j'eu vu jusqu'alors.
Le voyage durât 22 jours soit un de plus que prévu au départ car le Bateau toucha un banc de sable durant la traversée du canal de Suez et qu'il fallut faire escale pour inspecter la coque. Ma cabine était petite mais fort pratique et bien agencée et je profitais de ces longues et chaudes journées de voyage pour lire ou alors me promener sur le pont du Pasteur.
En dehors des repas, les rares distractions me laissaient le temps de penser au mystère qui entourait les lettres de Pierre: quel évènement extraordinaire avait pu le forcer à m'appeler auprès de lui de manière aussi urgente …
Heng m'attendait à la descente du Paquebot, il me prit en charge ainsi que mes bagages et me fit embarquer dans un sampan à moteur. Nous fîmes plus ample connaissance alors que le bateau s'éloignait du port. La deuxième partie de mon voyage commença donc dans le delta du Mékong que nous parcourûmes d'Est en Ouest jusqu'à trouver l'embouchure du Tonlé Sap. La nature ici était vraiment différente de mes Landes natales et je ressentais jusqu'au fond de mon être l'étrangeté des lieux. Les senteurs qui m'arrivaient de la jungle toute proche m'enivraient de toute une palette que j'aurai bien du mal à décrire. Aux odeurs de ce monde nouveau pour moi, se mêlaient aussi l'odeur acre du limon du fleuve et la saveur iodée venue des embruns de la Mer de Chine.
Je pressais Heng de questions sur mon ami, mais la barrière de la langue semblait pour le moment un obstacle infranchissable et les quelques mots de français qu'il connaissait nous suffisaient à peine à pourvoir aux nécessités quotidiennes. C'était cependant un compagnon agréable qui se montra d'une discrétion admirable malgré l'exiguïté du sampan. Il semblait n'avoir pas plus de 30 ans mais la physionomie asiatique qui m'était étrangère m'empêchait d'être plus précis. Nous naviguâmes ainsi plus d'une semaine, nous ravitaillant sampan contre sampan de mets étranges pour moi. Heng essayait de m'enseigner quelques rudiments de cambodgien et moi de lui apprendre quelques mots de français, ces efforts linguistiques finissant généralement dans un fou rire partagé. En quatre jours nous laissâmes Phnom Penh derrière nous et l'ambiance changea perceptiblement. Nous ne croisions plus que de rares embarcations et je ressentais ici une plus grande défiance à mon égard, mon allure trop occidentale semblait être un véritable handicap. Les paysages que nous traversions étaient eux aussi différents, plus sauvages, les rizières avaient disparues pour laisser la place aux grands arbres de la jungle. De chaque coté de la rivière se dressait un mur végétal d'où nous parvenaient d'innombrables cris, feulements et stridulations. Plus nous remontions le cours du Tonlé Sap plus ces murs se rapprochaient, jusqu'à nous enserrer, nous écraser.
Puis sans transition, le Grand Lac" une étendue d'eau immense parsemée d'îlots de verdure à perte de vue et surtout des oiseaux par millions: des cigognes, des marabouts, des pélicans, des ibis, des anhingas… sur les arbres, dans le ciel, dans l'eau, j'étais émerveillé, et surtout je comprenais maintenant ce qui avait amené mon ami dans ses contrées reculées. Nous remontâmes sur le Grand Lac vers le Nord durant une journée encore, j'avais l'impression d'avoir été transporté jusqu'au jardin d'Eden, ici plus de guerre, les jonques que nous croisions étaient chargée de poisson ou bien de jonc pour la construction et les visages des nautoniers, contrairement au monde du fleuve, étaient ouverts et souriants, je me sentais le bienvenu.
Nous accostâmes en fin de journée dans un village de pêcheurs caché au milieu des joncs. Un groupe de personne semblait nous attendre, au milieu se tenait Pierre. Je le reconnu bien qu'il porta un Sarong (en fait j'en portais un aussi par commodité : un sarong sèche plus vite qu'un pantalon et une chemise) . A ses cotés se tenait la plus délicieuse jeune fille que je n'ai jamais vue.
A peine à terre je fus entouré de toutes parts par des hommes, des enfants, des femmes qui me souhaitaient la bienvenue.
-Jean, te voilà enfin …
Pierre me pris dans ses bras et me regarda longuement avant de me présenter à la jeune fille qui l'accompagnait :
- je te présente Phaneth ma femme.
La suite de la soirée fut un tourbillon coloré, la nuit la plus longue de ma vie je crois bien. Nous nous dirigeâmes, Jean, Phaneth, la petite troupe et moi vers une petite maison sur pilotis située un peu à l'écart du village. C'était la maison du jeune couple. Devant la maison était allumé un feu où rôtissait un cochon qui exhalait un parfum appétissant à souhait pour un homme qui venait de passer une semaine sur un sampan à manger du poisson et du riz.
La fête se poursuivie tard dans la nuit, la mousson était passée et le ciel resplendissait d'étoiles. Jean vint s'asseoir près de moi, nous n'avions pas eu beaucoup de temps pour parler jusque là .
- je t'ai fait venir jusqu'ici pour que tu racontes tout ceci à mon Père, le pays, les oiseaux, les gens, ma femme. Il comprendra pourquoi je reste ici.
-Tu ne comptes pas rentrer un jour ? Hasardais-je.
-Non j'ai trouvé mon Paradis et je ne laisserai pas filer ma chance. Je pense que je n'aurai pas d'autre occasion de vivre ma vie comme je l'entends. Si je rentre au pays je serai malheureux et Phaneth encore plus.
-Je pense que ton Père comprendra, je lui dirai ce que j'ai vu et que tu es heureux comme ça, il comprendra.
-Merci Jean.
Il me serra longuement dans ses bras.
-tu devras faire le comptage de l'étang blanc sans moi à présent.
Mais je ne t'ai pas fait venir que pour cela, viens tu vas voir quelque chose que peux d'occidentaux ont vu.
Nous nous rapprochâmes du feu et au bout de quelques instants un grand silence se fit. Puis de l'obscurité nous entourant s'éleva une mélopée étrange, un bourdonnement rauque, rythmé par un son métallique qui me rappelait des maracas. Les musiciens entrèrent dans le cercle de lumière, ils étaient une dizaine, habillés de soies aux broderies chamarrées. La musique était étrange et hypnotique, les joueurs étaient immobiles. Entre leurs mains des instruments qui m'étaient inconnus pour la plupart. Des guimbardes de bambou, de cuivre, des grelots. Ils tiraient de ces instruments une musique magnifique et envoûtante. Des ombres dansaient aux limites de la zone éclairée par les flammes. Je les fixais depuis un moment, transporté par le rythme syncopé de la mélodie, quand je compris soudain.
-Des oiseaux …
-Oui, me répondit Pierre, ce sont les oiseaux du lac qui viennent écouter la musique des Dan-moi, regardes bien au delà de la lumière il y en a des centaines.
Je regardais au delà du cercle éclairé et petit à petit, à mesure que mes yeux s'habituaient à la pénombre, je découvrais d'innombrables spectateurs à plumes. Le spectacle était étonnant, incroyable à vrai dire, je doute même de la réalité de ce souvenir alors que je tape ces lignes sur mon "Olympia Traveller" qui me sert d'habitude à écrire mes rapports de comptage. Pourtant j'ai sous les yeux une preuve indiscutable de la réalité de ce que j'ai vu : Rangés dans leur boite en bois, les instruments qui servirent cette nuit là et dont Pierre me fit cadeaux juste avant que je reparte dans les Landes après la semaine merveilleuse que je venais de passer au bord du grand lac en sa compagnie et celle de sa femme : la douce Phaneth.
Non je n'ai pas rêvé les musiciens qui parlent aux oiseaux existent bien.
Je regarde par la fenêtre de mon bureau et je repense à mon voyage retour et l'impression d'infini tristesse qui m'habitait alors. J'avais vu le paradis et je le quittais pour rentrer auprès des miens, porteur d'un message d'adieu d'un fils à son père.
Le père de Pierre se montra très ému d'apprendre que son fils s'était marié. Je passais un jour entier à lui expliquer mon voyage et le pays dans lequel habitait son fils. J'étais porteur aussi de cadeaux confectionnés par Phaneth pour le vieil homme ainsi que de quelques photos que j'avais pu prendre du village et de Phaneth avec ma Retinette.
Voilà bientôt deux ans que je n'ai plus de nouvelles de Pierre, Là -bas la guerre fait rage. J'espère tous les jours un télégramme du Royaume du Cambodge … mais rien ne vient. Je pense à vous Pierre, Phaneth, Heng et tous les autres, votre paradis est-il toujours vierge de sang et de larmes? Je l'espère.
Dax, le 6 Janvier 1966.
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